Adieu, grand homme

En mémoire de mon oncle Innocent, décédé le 8 novembre après une longue bataille contre la SLA.
Dieu a rappelé à lui un homme juste et bon. Il m’a fallu sa mort pour comprendre sa lumière. Ce texte est pour lui.

Adieu, grand homme

Toutes les vies ne sont pas vouées à être admirées ni éclatantes aux yeux du monde.
Toutes les vies ne sont pas vécues sous la lumière.
Certaines existent dans l’ombre, discrètes, parfois incomprises.
Je le réalise aujourd’hui, non sans grande peine.

Je t’ai connu enfant. Tu étais si doux, si humble.
Pour un homme déjà père, tu avais cette simplicité rare de ceux qui savent se faire petits sans jamais s’effacer.
Tu étais venu vivre quelque temps chez nous, le temps de trouver un logement, peut-être, ou de rapprocher ta jeune famille de la nôtre.
Ta famille était la mienne.
Tu étais le mari de ma tante, et je t’ai toujours connu ainsi.
Je n’ai jamais cherché à te connaître davantage.
Une erreur qui ne peut plus être corrigée, du moins pas autant que je le voudrais.

Tu as poursuivi ta route ailleurs, loin de la grande ville, sans doute plus près de toi-même, de ta nature réservée.
Puis le temps a fait ce qu’il fait de mieux : il a coulé.
La vie aussi a suivi son cours, nous éloignant d’abord par nos obligations, puis par les kilomètres, jusqu’à mettre entre nous un océan.

Tu es parti sans que je t’aie dit un dernier au revoir.
Tu es parti, et je ne peux raccourcir ces 6 200 kilomètres.

On passe sa vie à se passer des siens, à rétrécir son cercle sans raison valable.
On passe sa vie à connaître des gens, à en oublier d’autres, jusqu’à ce que le malheur frappe et nous ramène aux souvenirs d’autrefois.
On réalise alors que si l’on oublie même ceux qu’on aime, c’est parce qu’on les croit à l’abri, vivants, en bonne santé.
Ce sentiment d’inutilité nous autorise à continuer sans culpabilité, à oublier le passé et ceux qui l’ont peuplé.

Je plaide coupable.
J’ai oublié ta douceur.
Je n’ai pas cherché de nouvelles quand tu allais bien.
Et puis maman m’a annoncé ta maladie.
Une maladie qui gagnerait, lentement, sûrement, te grignotant peu à peu, te dépouillant de tout, ne te laissant que la conscience de ta souffrance et celle des tiens, souffrant avec toi, s’imaginant la vie sans toi, puis la vie sans toi tout court.
Foutue maladie de Charcot.

J’ai su alors que je devais revenir, t’aimer comme on aime un condamné.
J’ai su que je devais être là, avant qu’il ne soit trop tard.
Mais le trop tard est arrivé.
Cette fois pourtant, j’étais au rendez-vous, mais toi, tu partais déjà.
Le 8 novembre.

Depuis ce jour, j’entends tout ce que tu fus : pour tes enfants, pour ta femme ma tante , pour tes amis et collègues que je n’ai pas connus.
Depuis ce jour, je sais que je n’ai pas été là quand il le fallait, que je suis arrivée quand tu n’étais presque plus là.
Et la grandeur de ta vie m’est apparue à la lumière de ta mort.

La vie est une scène à rebondissements ; certaines histoires n’éclatent que le jour où il n’y a plus rien à écrire.

Ma tante m’a raconté que tu aimais te brosser les dents, que tu n’avais jamais élevé la voix sur elle, que tu parlais souvent d’éducation, que tu aimais le silence.
Tu disais : « Celui qui se justifie perd la bataille. »
Et encore : « Pour vivre heureux, vivons discrètement, avec ce que l’on a, avec ce que l’on peut. »
Tu croyais que les plus belles promesses sont celles qu’on peut vraiment tenir.
Tu lui avais promis qu’un jour, elle vivrait dans sa propre maison et tu as tenu parole.

Je te remercie d’avoir existé.
Je te remercie d’avoir été grand dans une vie modeste.
Je te remercie de t’être laissé oublier, de n’avoir jamais fait peser sur personne le poids de ta souffrance.
Je te remercie pour ton courage, ta patience, ta dignité, pour ces cinq longues années de lutte où tout t’a été enlevé sauf ta bravoure.

Bon vol vers ton dernier voyage.
Je te promets de continuer à faire des erreurs, mais d’en faire moins, en pensant à ta mémoire.
Je te promets de veiller, autant que me le permettra ma conscience faillible.

Adieu, grand homme.
Que la terre te soit légère.
Ici-bas, nous chantons tristement.
Envoie-nous des chants nouveaux, pour que nous sachions chanter mieux.

Écrit par Aliane UMUTONIWASE

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