Février : le désert et la joie

Que montre cette photo ? Une jeune femme. Moi. Et la main de notre évêque qui dépose sur mon front une croix de cendres en murmurant : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Il aurait pu dire aussi : « Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière. » Il n’y a rien de plus humble que la cendre. Elle ne brille pas. Elle ne prétend pas durer. Elle rappelle simplement que nous ne sommes pas éternels.

Le Carême commence ainsi : par un geste fragile, presque invisible, qui nous recentre. Revenir à l’essentiel. Se souvenir que tout est donné et que rien ne nous appartient tout à fait.

Ce matin, je me suis assise dans l’église Saint-Pierre, au cœur de Bordeaux. Les touristes entraient, parlaient à voix haute, prenaient des photos. Leur agitation heurtait mon silence et me rappelait que la ville, que j’habite depuis près de quatorze ans, ne cesse jamais tout à fait de me surprendre. Il suffit de marcher sans but, de consentir à l’errance, pour que Bordeaux offre un détour inattendu, une pierre ancienne, une lumière changeante sur la Garonne. La Belle Endormie mérite qu’on la regarde avec patience.

J’ai donc improvisé une balade. Je savais que j’écrirais ce 28 février, sans encore savoir ce que ce mois aurait déposé en moi.

Février a commencé dans l’attente. Une attente partagée. Une décision suspendue au-dessus de nous comme un ciel incertain. La réponse s’est fait désirer. J’ai compris alors que l’incertitude use plus sûrement que l’épreuve.

Puis le mois s’est accéléré : des rendez-vous, des devis, des chiffres qui s’alignent et obligent à choisir. L’apprentissage délicat de dire non. La fatigue de vouloir répondre à tous sans me trahir. Préparer l’avenir, c’est souvent renoncer à l’image idéale que l’on s’en faisait, apprendre le compromis, admettre que l’on ne peut pas tout porter.

Une porte ne s’est pas ouverte. Un projet s’est dissipé sans fracas, mais non sans déception. J’aurais pu m’y arrêter. Je ne l’ai pas fait. Car au milieu de ces renoncements, une petite victoire s’est dessinée, modeste, intime. Elle m’a rappelé que même le travail le plus discret finit toujours par porter.

Surtout, j’ai appris à penser à deux. Cela semble simple, dit ainsi. Ce fut une révolution intérieure. Longtemps, j’ai porté mes questions seule, résolu mes doutes dans l’espace étroit de ma propre réflexion. Mon fiancé m’a appris avec patience, sans jamais m’imposer qu’une décision partagée n’est pas une décision affaiblie. Réfléchir pour deux. Peser pour deux. Accepter que l’autre détienne une part de la réponse que je n’ai pas.

Il y a quelque chose d’humiliant, au sens noble du terme, dans cet apprentissage : reconnaître que l’on ne suffit pas à soi-même, comme les cendres du début de carême. L’amour n’est pas la fusion ; il est l’ajustement patient de deux libertés qui choisissent, chaque jour, de se répondre. Cela nous a rapprochés, là où l’incertitude aurait pu nous éloigner.Ma famille a été là, comme elle sait l’être, sans s’imposer, mais sans jamais manquer.

Et puis nous sommes le 28 février. Deux familles autour d’une même table. Des regards qui se cherchent, s’observent, s’apprivoisent. Les silences comptent autant que les paroles. Ce qui, jusqu’ici, appartenait à notre histoire devient peu à peu une histoire commune. Nos débuts cessent d’être seulement à nous. Ils s’élargissent. Ils prennent place dans une lignée, dans une continuité plus vaste que nos seules volontés. Ce n’est pas un événement grandiose. C’est plus fort que cela .

Aujourd’hui, quelque chose s’unit. Aujourd’hui, quelque chose commence.

Ce mois n’a pas été spectaculaire. Il a été intérieur. Et je repense à cette phrase entendue dimanche dernier : « Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert » (Mt 4,1). Il est frappant que la première étape ne soit pas d’aller vers les foules, mais d’être conduit à l’écart, avant de parler, avant d’agir, consentir à être dépouillé. Le désert n’est pas une pause. Il est une matrice. Là tombent les illusions de maîtrise. Là se défait l’illusion de toute-puissance. Là nous cessons de nous croire à l’origine de nous-mêmes.

Février a été, pour moi, une forme de désert, un espace où certaines certitudes se sont fissurées, où j’ai dû consentir à mes limites, où j’ai découvert que l’amour véritable ne se mesure pas à la perfection des décisions, mais à la fidélité dans le doute. Le Carême ne nous invite pas à multiplier les performances ; il nous appelle à devenir disponibles. On ne guérit pas le trouble par abstraction. On le traverse dans la rencontre, dans la parole vraie, dans la patience, dans le pardon.

Et pourtant, février s’achève dans la joie. Celle d’avoir traversé l’attente sans me durcir, d’avoir accepté que tout ne dépende pas de moi, de construire pas à pas sans précipitation. Le désert ne nous éloigne pas du monde ; il nous y renvoie plus libres.

Je quitte février plus sereine que fatiguée, plus unie que dispersée, plus confiante que craintive. Mars peut venir. Je suis prête à l’habiter autrement. (à lire aussi mon billet de Janvier ).


Écrit par Aliane Umutoniwase

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