Au-delà du doute

Quand j’étais enfant et même bien après, je trouvais que ma mère exagérait dans sa manière de prier. Je la jugeais pour tout, mais surtout pour cela. J’en arrivais même à lui en vouloir de m’avoir entraînée dans une vie trop étroite, comme si ses prières m’avaient enfermée dans un destin qui n’était pas le mien. J’avais l’impression d’être privée de ces chemins multiples où l’on peut se perdre, grandir, explorer, puis choisir ce qui nous ressemble enfin.

Je leur en voulais, à mes parents, pour ce cadre à contre-courant auquel je me pliais à contrecœur. Je ne voulais pas réciter le chapelet. Je voulais réciter ce que les autres enfants récitaient dans la cour, ce que les étudiants partageaient à l’université, ce que les collègues évoquaient au travail, quelque chose de plus moderne, plus social, plus rassurant, plus « à la page ».
La foi, pour moi, était un marqueur identitaire que je redoutais d’exposer, surtout en France, parce que je la percevais comme démodée, peu inclusive, « pas assez cool ».

Mais un geste restait ancré, l’allée du dimanche vers l’église survivait en moi. Même après mon départ de la maison familiale, ce réflexe plus fidèle encore que la foi demeurait présente.
Habitude, la mémoire étaient plus fortes que le rejet. Dans un pays laïque comme la France, j’étais laïque. Et pourtant, le dimanche, sans le vouloir, j’affichais cet héritage comme un fil qui me reliait à mon passé, un fil plus fort que toute volonté de rupture, plus fort même que ma foi, qui avait connu des hésitations… et même des absences.

Une part de moi voulait m’émanciper ; une autre restait liée à cette racine. Ce tiraillement m’a longtemps fait vivre la religion comme une contrainte.

Il arrive un moment dans la vie où tout ce qui nous faisait peur se dissipe.
Un moment où ce qui nous faisait honte finit par nous attendrir.
Un moment où nos contradictions deviennent notre langage, notre manière de survivre, non pas nos faiblesses mais nos issues possibles.

La vie sans Dieu ne m’a rien apporté, si ce n’est la certitude que j’avais besoin de croire. La spiritualité a toujours été un axe structurant, même dans le doute.
La vie avec Dieu, même lointain, même impersonnel, était inscrite en moi depuis le ventre de ma mère. Longtemps, j’ai souffert de ne pas me sentir libre, comme si j’étais prisonnière de chaînes invisibles. Il m’a fallu des détours, des ruptures maladroites, des révoltes silencieuses.

Mais quitte-t-on vraiment son histoire ? Quitte-t-on ce qui nous a construites, même malgré nous ? Quitte-t-on ce qui nous a sauvées sans qu’on le voie ?
Peut-on vraiment s’arracher de Dieu quand on n’a jamais eu d’autre repère solide ? Et au nom de la liberté de ne pas croire, trouve-t-on vraiment le bonheur d’être libre ?
Libre de quoi, au juste ? Libre pour quoi ?

C’est au moment où l’on questionne la liberté elle-même que l’on découvre la vérité : la plus grande liberté consiste à reconnaître ses limites. À admettre qu’on peut proclamer sa liberté sans jamais l’expérimenter. Qu’on peut courir après mille choses pour fuir, tout en se forgeant d’autres chaînes. Qu’on peut s’éloigner de la vie en croyant la trouver, tout comme on peut chercher la vie alors qu’elle est déjà là, humble et fidèle.

Cet été, j’ai vécu quelque chose qui m’a profondément apaisée : la religion qui fut longtemps subie a fait place à la foi choisie.
Et j’ai retrouvé la simplicité de dire, sans peur ni honte : « L’espérance ne déçoit jamais. »
Je ne suis pas revenue par peur ou par devoir, mais par apaisement et compréhension intérieure. C’est une réconciliation, pas une capitulation.

À l’heure de ces confidences, je pourrais dire que mon enfance a été marquée par la contrainte et l’imitation, mon adolescence par l’irritation et une rupture non assumée, et ma vie d’adulte s’ouvre sur une ère de réconciliation avec ce qui m’a longtemps constituée : Dieu.

En cette première semaine de l’Avent, je la vis dans la joie. Au-delà du doute demeure la foi, et j’ai choisi de la placer en Dieu.

Écrit par Aliane UMUTONIWASE

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