Couteau de séduction

Je sortais du cinéma et il était presque tard, j’avoue. Je n’étais pas en minijupe, il est important de le préciser. Je n’avais pas de maquillage, c’était un soir banal du mois d’octobre. Ce soir-là, il pleuvait beaucoup, je ne pouvais plus continuer ma route. Il fallait que je me mette à l’abri.
Il était là, comme moi, fuyant les gouttes menaçantes de nous tremper. Il m’a dit bonsoir, je lui ai rendu la politesse. Il m’a dit qu’il me trouvait mignonne, j’ai dit merci. Il m’a demandé si je pouvais lui donner mon numéro, j’ai dit non. Il a insisté, j’ai réitéré mon refus.

La pluie n’était plus un souci majeur désormais. J’étais avec un individu de plus en plus désagréable et insistant. Un abruti (Excusez-moi du terme, vous me le pardonnerez).

J’ai couru vers le tramway, il a couru derrière moi. Une fois à l’arrêt du tramway, il m’a redemandé mon numéro et j’ai encore dit non. Je suis allée m’installer ailleurs en attendant que le tram arrive, il m’a suivi et s’est mis à côté de moi. Il continuait à me parler, et moi, je me taisais ne sachant ni quoi faire ni quoi dire. Le tramway est arrivé. Je suis entrée, me croyant à l’abri au milieu des autres passagers. La foule est rassurante dans pareille situation. Je me suis assise, et il s’est mis à côté de moi. Une minute après, j’ai senti ses mains répugnantes se balader au tour de mes hanches. Je me suis levée, et il a rigolé. 

À mon arrêt, je suis sortie avec la résolution d’accélérer le pas. Lui aussi est sorti. Après que nous soyons seuls, lui et moi, j’ai couru. Il a couru non pas seulement avec ses jambes, mais avec un couteau. Une personne est passée, il a ralenti, et moi, j’ai accéléré jusqu’à chez moi, j’ai saisi les clés, la porte s’est ouverte (Dieu merci), et j’ai été sauvée. Un dernier regard échangé, lui défaitiste derrière la porte, moi soulagée, sauvée de ce monstre.De l’agacement au mépris, de la colère à la peur, la peur de ma vie.

La nuit était à son zénith. J’ai appelé ma sœur pour lui raconter mon cauchemar, puis peu à peu, j’ai réalisé ce qui venait de m’arriver. Le lendemain, j’avais assez de peur pour craindre la nuit, assez de peur pour me sentir en paix. Moi qui aime le silence nocturne, la beauté de la marche solitaire, le plaisir d’observer le ciel s’enfoncer dans l’obscurité pour conférer aux hommes le pouvoir de prolonger des heures avec un éclairage artificiel. Je devais revoir mes goûts et en extraire quelques-uns.

Je n’ai plus revu cet homme, mais son fantôme est présent dans chacune de mes décisions. La peur s’est désormais installée. Elle est devenue réelle, personnifiée. Quand je marche, le danger se trouve désormais derrière moi. À la liste de ce que je dois éviter pour ne pas attirer l’attention, s’ajoute maintenant l’heure. Foutu monde, peuplé de malheureuses créatures ! Cruels désirs, cherchant le plaisir dans la peur ! Je ne me suis jamais sentie femme, uniquement femme qu’à ce jour-là. « Sexe faible et sexuelle. Objet de désir, domptable par un couteau, a-t-il peut-être songé » Le simple fait de penser qu’il m’a vulgairement vue ainsi me répugne ! La simple idée que quelqu’un erre dans ce monde avec un couteau comme une arme de séduction me remplit de colère.

Un mois plus tard, je revisite cette parenthèse afin de mettre un terme à cette crainte constante. Un mois après, je m’élève en criant “honte à toi”. Des jours se sont écoulés sans que cette nuit ne s’estompe. Les jours défilent, mais rien ne s’efface. Le monstre persiste. Il sème la terreur avec son couteau de séduction.

Écrit par Aliane UMUTONIWASE

Une réflexion sur “Couteau de séduction

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.