L’incendie: Le jour où le feu a frappé à ma porte

On est si peu de chose.
Et pourtant, ce qui nous sauve parfois réside dans de minuscules détails : une odeur perçue juste à temps, des volets ouverts sur une scène encore invisible, un cri de voisin : « Descendez madame ! »

Les jambes fléchissaient, le souffle se coupait, et puis surgissait, comme un instinct primaire, cet éclair de lucidité : attraper son téléphone, et plonger dans les escaliers noyés de fumée.

Ce matin du 15 avril, je m’en souviendrai toujours.

Je m’étais réveillée plus tôt que d’habitude. 3h30, au lieu de 4h30. Le sommeil m’avait fui. Alors j’avais avancé dans mes rituels : écrit dans mon journal, préparé un smoothie pour tenir la journée, puis m’étais glissée à nouveau sous la chaleur de la couette.
Mais une odeur étrangère m’avait stoppée. Un relent âcre, piquant, comme une alarme muette.

J’avais d’abord cru que cela venait de chez moi. J’avais inspecté la chambre, le salon : rien d’anormal. Je m’étais recouchée. Mais l’odeur persistait. Et elle s’intensifiait.
J’avais ouvert les volets. En bas de l’immeuble, quelques silhouettes s’agitaient. Alors j’avais lancé, instinctivement : « Qu’est-ce qui se passe ? »
Et on m’avait crié, dans l’urgence : « Descendez madame ! »
À cet instant, la panique avait pris racine. Mes jambes ne me portaient presque plus. Mais mon corps avait pris le relais.
Il avait agi, pendant que mes émotions tourbillonnaient : peur, sidération, confusion, un peu de tout, un rien de trop
J’avais réalisé que j’étais presque nue. J’avais saisi un pantalon, sans même l’enfiler, un manteau, mon téléphone, mon ordinateur. Voilà ce que j’avais jugé essentiel, vital, indispensable.
En quelques secondes, j’avais quitté l’appartement. J’avais emprunté l’issue de secours, et traversé l’épaisseur de la fumée noire.

Une fois dehors, j’avais vu les flammes. Elles jaillissaient, probablement d’un local à vélos. Le feu gagnait du terrain.
Un soulagement immense m’avait envahie. J’étais vivante. J’avais eu de la chance. Le pire m’avait frôlée de si près.
J’avais appelé mes frères. Puis mes parents. Leur soulagement avait été un baume. Leur inquiétude, un miroir de ma propre peur. Et ce lien, cet amour, m’avait rappelé une vérité simple : avoir une famille, cela n’avait pas de prix.

Nous étions restés dehors plus de deux heures. Les pompiers et la police avaient mené leur ballet méthodique. Ils nous avaient interrogés, un à un. Le feu avait été circonscrit, mais la mémoire, elle, restait en éveil. Et, il faut l’avouer, j’avais ressenti une étrange émotion : celle d’être une survivante, celle d’avoir vécu un épisode digne d’un film. La nature humaine est pétrie de contradictions. On tremble, et pourtant on raconte. On a peur, mais on sourit. On est victime… et on se sent vivante.

Cette nuit avait laissé en moi un sillon. Celui de la peur, oui, mais surtout celui de la reconnaissance.
Le cœur, ce matin-là, avait chanté avec le monde :

Il n’y a pas que les incendies qui consument.
La répétition aussi, l’habitude, l’oubli de sentir.
Il y a des jours où l’on respire sans vraiment vivre.
Des matins où l’on marche, mais à côté de soi.

Et puis quelque chose surgit : un fracas, une odeur, une peur.
Un instant suspendu qui vous rappelle que tout peut basculer.
Alors le cœur bat plus fort.
On redécouvre l’urgence d’exister.

Être rescapé de l’ordinaire,
c’est revenir à soi après s’être perdu dans le prévisible.
C’est survivre à ce qui nous endort.
C’est réapprendre à s’émerveiller du simple fait d’être là,
debout, vivant, aimant.

Ai-je noté dans mon carnet :

L’ordinaire, c’est ce fil invisible qui t’enlace doucement.
C’est la répétition des jours sans heurt, sans cri, sans miracle.
On respire, on fonctionne, on avance  mais est-ce qu’on vit ?

Alors quand un événement nous ébranle, nous éveille,
quand le souffle est coupé par la peur ou par l’émerveillement,
on revient à soi.
On réalise que l’on s’était un peu endormi au fond de ses habitudes.
Et que quelque chose, sans prévenir, nous a tirés de là.

Et je me suis demandé :
Quel feu symbolique ou réel nous oblige un jour à reconsidérer ce que l’on croyait acquis ?
Quelle crise nous arrache au sommeil de l’habitude pour nous redonner la pleine conscience d’exister ?
Être vivant n’est pas un état. C’est un sursaut. Une vigilance. Une gratitude active.

Et vous, chers lecteurs… Quel a été votre incendie intérieur ? Celui qui vous a réveillé ? Celui qui vous a sauvé ?

Écrit par Aliane UMUTONIWASE

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