L’autre jour, une amie m’a dit qu’elle apprenait enfin à avoir confiance en elle. Sa mère lui avait souvent répété que la beauté était éphémère, et longtemps, elle l’avait crue sans questionner. En l’écoutant, j’ai pensé à moi, à ces phrases qu’on entend jeune et qui s’impriment en silence. Ce texte est né de ce souvenir. Il ne parle pas seulement de ma mère, mais de toutes celles qui, croyant protéger, ont semé le doute. Celles qui, à leur tour, avaient reçu un même héritage : la pudeur comme rempart, l’invisibilité comme vertu. Il parle de ces transmissions muettes, de ce corps qu’on apprend trop tard à regarder sans honte, à aimer sans peur. (Vous préférez lire en anglais ? Une version traduite de cet article est disponible ici : [Beauty is what it is].)
« La beauté est éphémère », me disait-elle.
Comme une prière, comme un avertissement.
Pour me protéger de quoi ? de qui ?
de la vanité des jeunes filles qui s’éveillent et se trouvent jolies,
ma mère répétait inlassablement que la beauté passe.
Mais qui sait ce que l’on sème quand on croit bien faire ?
Et qui sait ce qu’une enfant récolte en entendant cela ?
Elle me disait que je ne devais jamais me regarder
dans les yeux de ceux qui me voyaient femme.
Que je devais me méfier de ces filles qui savaient qu’elles étaient belles.
Alors, elle répétait :
« Ma fille, la beauté est éphémère. »
Comme si l’innocence ne survivait qu’en aveuglant le miroir.
Comme si grandir était un danger.
Pour préserver l’enfant, elle a étouffé la femme.
Elle a verrouillé la porte du devenir.
Il n’y avait pas d’âge, pour elle, pour cesser d’être une enfant.
Tous les enfants étaient bons. Tous les enfants étaient beaux.
Et cela devait suffire.
Elle ne voulait pas que je prenne conscience
de cette beauté propre à chacun ,
celle qui fait naître le désir,
celle que les regards épient, que les mains convoitent.
Cette beauté-là, disait-elle,
était trop éphémère pour qu’on s’y attarde.
Alors j’ai grandi invisible.
Sans conscience de ce corps qui changeait en silence.
Je traversais le seuil de l’enfance sans voir la femme poindre.
Je ne me sentais pas belle
puisque la beauté n’était que poussière promise à disparaître.
J’ai cru être banale.
Une fille parmi d’autres filles.
Une femme parmi d’autres femmes.
De la beauté, je ne connaissais que les risques.
Alors je me cachais.
Et je suis devenue femme sans la joie de l’être.
Peut-être que je plaisais, je ne le croyais pas.
Peut-être que j’étais belle, mais jamais jolie.
Ou peut-être les deux, dans les yeux des autres.
Mais ces regards ne m’incluaient pas.
Je restais en dehors du jeu,
en dehors de cette légèreté,
cette jouissance subtile qu’offre l’assurance d’être belle,
quand on l’a su très tôt,
quand on l’a intégré comme un droit,
et non comme une faute.
Je ne savais pas qu’on pouvait s’aimer,
même si cette beauté passe.
Car ce qu’elle laisse, parfois,
est plus profond, plus durable
que le simple éclat d’un visage.
J’ai compris plus tard,
en désapprouvant ce que j’avais cru,
qu’on ne détourne pas les yeux de ce qui passe.
Au contraire.
C’est parce que la beauté est éphémère
qu’il faut la voir,
la reconnaître tant qu’elle nous traverse.
La chérir avant qu’elle ne s’efface.
S’aimer à tous les âges.
Parfois pour ses formes.
Parfois pour sa lumière.
Parfois pour ce que l’on dégage.
Parfois pour ce que le corps accomplit, malgré toutes les peines.
Elle me disait :
« La beauté est éphémère. »
Je me dis aujourd’hui :
« La beauté est ce qu’elle est. »
Et si je dois choisir
entre l’ignorance de ce que j’aurais pu goûter
et la douce trahison d’un héritage dicté par la peur,
alors je choisis d’apprendre à voir.
Car peut-être qu’en entraînant mes yeux à aimer,
mon cœur, lui, saura s’en souvenir.
Même quand le corps aura passé son temps,
effacé son teint,
et dessiné sur la peau
les âges traversés
avec ou sans grâce,
mais toujours avec trace.
Écrit par Aliane UMUTONIWASE